Le body-piercing, terme anglo-saxon ne
possédant aucun équivalent français signifie littéralement
perçage (piercing) corporel (body).
3.
Réflexions sur l'hypothèse d'une médicalisation
du piercing.
La question qui s'impose avant d'envisager le bien fondé d'une
médicalisation est de définir la nature de l'acte en lui
même. Certains considéreront qu'à l'instant ou il
y a effraction volontaire de la barrière cutanée d'un
sujet par un tiers, il s'agit d'un acte médical, on peut ainsi
considérer dans cette optique que l'exercice de la profession
de perceur relève de l'exercice illégal de la médecine.
Cependant, le débat éthique ne paraît pas reposer
sur cette effraction épidermique qui ne nécessite en elle
même que peu de connaissances, ainsi le personnel soignant, bien
que sous la tutelle d'un médecin est habilité à
pratiquer ce type de geste également.
Les éléments majeurs suceptibles de permettre la désignation
comme médical ou non d'un acte de piercing reposent sur les compétences
nécessaires pour les procédures accompagnant la perforation.
En effet, un interrogatoire préalable permettant l'anamnèse
du sujet s'impose, tant les complications sont fréquentes, complications
allergiques ( aux métaux et à l'iode surtout ), cicatricielles
( des antécédents de cicatrice chéloïde ou
de cicatrice hypertrophique devrait interdire aux sujets concernés
une telle pratique ) et cardiaques, une valvulopathie préexistante
étant un terrain favorable à la colonisation bactérienne
en cas de bactériémie, induisant ainsi une endocardite.
Une étude menée en 1996 aux Etats-Unis révèle
l'absence d'interrogatoire, notamment au sujet des chéloïdes
lors du piercing auriculaire pour une grande majorité des cas,
cette absence mettant en faillite la notion de consentement libre et
éclairé et la principe d'autonomie du patient (37).
L'asepsie et la maîtrise de l'hémostase sont autant de
notions indispensables à acquérir pour pratiquer ce genre
d'opération dans des conditions satisfaisantes. Pourtant, une
médicalisation systématique du piercing serait une erreur
éthique, humaine et médical induisant ainsi de graves
répercussions en terme de santé publique et ceci pour
différents motifs.
Le premier est qu'un recours obligatoire à un médecin
aurait, dans une optique de santé publique, l'effet inverse de
celui escompté et ceci pour plusieurs raisons.
Certes les patients s'adressant à un médecin pour se faire
percer auront des garantis en terme hygiénique et éthique,
mais combien seront-ils ? Qu'adviendront les clients qui, pour une majorité
se tourneront non plus vers les salons de piercing ( à l'hygiène
incontrôlée) puisqu'une médicalisation serait synonyme
d'interdiction, mais vers les perceurs à la sauvette armés
d'un pistolet, de loin les plus dangereux.
De plus, bien que l'aspect tribal et mystique des tribus primitives
ne soit plus la motivation première des adeptes, l'acte de piercing
est souvent vécu comme un passage initiatique où l'atmosphère
et l'échange avec d'autres semblables initiés tiennent
un rôle important. On imagine mal comment un cabinet médical
ou un hôpital serait à même de recréer cette
ambiance, est-ce seulement là leur rôle ? Il est aussi
difficile d'admettre qu'un client désireux de se faire poser
un Apadravya soit reçu convenablement dans un cabinet, le médecin
ayant acquis les connaissances scientifiques mais ignorant tout du savoir-faire
alors que même si des reproches peuvent être fait aux perceurs
en matière d'hygiène et de connaissances médicales,
on ne peut prétendre ignorer leurs qualités artistiques,
leur expérience ainsi que leurs connaissances du monde du piercing.
Le deuxième motif est purement économique. Une médicalisation
forcée d'un phénomène social pourrait engendrer
une pratique mercantile de la médecine, allant ainsi à
l'encontre d'un principe éthique hippocratique fondamental qui
veut qu'elle soit pratiquée comme un art et non un commerce.
Vouloir pallier le vide juridique entourant le piercing en imposant
une médicalisation systématique paraît donc inapproprié
tant les risques d'effets pervers sont présents. Cependant, il
ne s'agit pas non plus d'exclure le corps médical de ce phénomène
tant son rôle, s'il est convenablement défini, peut s'avérer
crucial.
4. Devoir d'aide du médecin.
Le corps médical dans son ensemble et le médecin en particulier
ne peut rester à l'écart d'une pratique ayant des répercussions
en terme de santé publique. Le médecin, s'il n'est en
aucuns cas question qu'il remplace le perceur, a plutôt un devoir
d'information médicale et d'éducation des règles
d'hygiène, du perceur tout d'abord et de la population générale,
c'est à dire du client potentiel en particulier.
Un perceur interviewé au cours des recherches effectuées
indiquait que le client s'étant fait percer était invité
à titre gratuit à reprendre rendez-vous trois semaines
plus tard pour un contrôle du bon suivi de la cicatrisation. Cette
initiative, excellente au demeurant paraît pourtant déplacée.
En effet, ce contrôle postopératoire est un acte purement
médical qui ne devrait incomber qu'à un professionnel
de santé qualifié et diplômé, le cas échéant
relevant de l'exercice illégal de la médecine. On pourrait
ainsi imaginer une visite médicale postopératoire conseillée
pour tout sujet nouvellement percé. Cependant, une dérive
mercantile de recrutements de patients " à la sortie des
salons de piercing" ou par le biais de publicité faite au
sein du salon serait à redouter.
Le rôle du médecin ne saurait se limiter à ces quelques
exemples et il pourrait tenir, comme nous le reverrons, une place importante
dans la conception de structures adaptées permettant de réguler
le piercing.5. Body piercing et santé publique.
Les risques réels que peuvent engendrer le body piercing alertent
à raison les autorités publiques. Toutefois, il ne faut
cependant pas légiférer à la hâte, au risque
d'aggraver la situation à défaut de la contrôler.
La législation américaine spécifique au body piercing,
malgré une avance certaine sur la France puisque la première
date de 1994 semble comprendre bon nombre d'erreurs de jeunesse qu'il
s'agirait de comprendre et d'interpréter, afin d'éviter
de commettre les mêmes.
La première concerne l'hétérogénéité
de nature de ces lois, variant selon l'état considéré
( à titre indicatif, seul 14 états sur 51 possèdent
effectivement des lois spécifiques ). La seconde provient de
la nature même de la loi, ainsi l'état de Louisiane et
du Delaware impose depuis 1997 une seule obligation relative à
l'âge du client, ce dernier devant avoir au minimum 18 ans. Cette
loi, en plus de ne pas assurer aux sujets majeurs l'innocuité
de l'opération puisque aucune restriction hygiénique n'est
posée, augmente le risque de voir les mineurs se tourner vers
les perceurs amateurs, " sauvages ", peu inquiets de l'âge
de leurs clients tant qu'ils sont rémunérés. Ainsi,
grâce à cette loi les perceurs professionnels peuvent infecter
quiconque à loisir, à la condition d'être majeur
et permet aux mineurs d'aller se faire percer dans des conditions désastreuses.
D'autres états comme la Californie ont exclu l'utilisation du
pistolet de la définition du body piercing, exemptant ainsi de
régulation le perçage du cartilage auriculaire à
l'aide de cet instrument. Aux vues du caractère indésinfectable
du pistolet et de la suceptibilité accrue à l'infection
du cartilage, on en imagine les conséquences…
Envisager le body piercing en terme de santé publique signifie
deux choses, il s'agit dans un premier temps d'identifier les priorités
pour ainsi permettre en second lieu d'organiser les moyens comblant
les lacunes actuelles.
Tout d'abord, le nombre de perceurs en exercice actuellement en France
est totalement ignoré, des autorités comme des perceurs
eux-mêmes. La première des mesures à prendre semble
donc être un recensement de cette population, le dialogue à
instaurer entre l'état et le monde du piercing n'en sera que
meilleure si le ministère de la santé sait à qui
il s'adresse.
D'autre part, ce même ministère, dans son optique d'évaluation
du risque infectieux lié à la pratique du piercing a dépêché
à cette tâche le Conseil Supérieure d'Hygiène
Publique de France qui organisa le 29 février de cette année
une réunion dont l'objet portait sur les règles de prophylaxie
concernant la transmission des virus responsables d'hépatites
dans l'exercice des professions en contact avec le corps. Une perceuse
de Paris y était convié, mais à l'inverse des Etats–Unis
où les perceurs se sont regroupés en association ( l'APP
), elle ne représentait personne sinon elle même, ne pouvant
donc s'exprimer qu'à titre personnel. La nécessité
d'un regroupement en association avec élection de représentants
parlant au nom de tous semble donc s'imposer, l'anarchie actuelle ne
pouvant être propice à un dialogue équilibré
entre les deux partis.
Le but recherché à travers cette proposition de recensement
et de syndicalisation est de favoriser l'échange entre l'état
et les perceurs, dans l'intérêt des partis tout d'abord
et dans celui de la population générale surtout, la priorité
absolue étant la limitation des risques d'infection et de complication.
Cela nécessite par la suite une organisation des moyens pour
y parvenir.
La première des propositions où le médecin à
un rôle à jouer est l'information large du public et du
professionnel du piercing en matière d'hygiène afin d'éveiller
les consciences sur les risques dans un premier temps puis d'éduquer
médicalement parlant les sujets concernés. L'exemple canadien
avec une diffusion par le biais d'internet des méthodologies
et des procédures du piercing semblant être un point de
départ intéressant mais on ne saurait se limiter à
ce seul moyen de diffusion, pour l'instant trop élitiste en France.
Le deuxième rôle que pourrait jouer le corps médical
consiste en la mise en place d'un référentiel clair pour
la procédure de stérilisation. En l'état actuel
des choses, ces procédures sont empiriques et variées
et malgré une volonté de bien faire peuvent parfois manquer
de fiabilité. Ainsi, si une standardisation claire et obligatoire
était conçue, cela permettrait d'éviter les aléas
rencontrés à l'heure actuelle. Les derniers rôles
des médecins concernent l'utilité d'une recommandation
de vaccination contre l'hépatite B ou le tétanos qui semble
posée, ainsi que la recommandation d'une visite médicale
de contrôle chez un médecin et non plus un perceur.
Enfin, la mise en place d'un cadre juridique encadrant la formation
du perceur ainsi que son installation semble plus que souhaitable. La
pratique d'un tel acte sans compétences vérifiables n'étant
plus admissible à l'aube du XXIème siècle. Il ne
s'agit en aucun cas de dire que les perceurs sont incompétents,
mais plutôt de s'assurer de leurs connaissances en matière
d'hygiène, de complication et de réseaux de soin existant
si cela survenait. Le but final serait de permettre au monde médical
et au monde du piercing de collaborer en synergie dans l'intérêt
de chacun, des futurs clients en particulier.
CONCLUSION
La pratique du body piercing, malgré un récent renouveau
ne date pas d'hier. Si il était imprégné à
l'origine d'un sens mystique, la motivation d'un tel acte à l'heure
actuelle ne semble plus revêtir le même aspect. Bien que
les pionniers de l'effraction épidermique prétendaient
dans les années 70 avoir les mêmes inspirations que les
tribus primitives et qu'une partie des adeptes actuels partagent ces
motivations, la catégorie d'adeptes connaissant la plus grande
croissance actuellement est certainement celle motivée par des
raisons esthétiques.
Cependant, cet effet de mode ne doit pas faire oublier qu'il ne s'agit
pas d'une pratique anodine puisque la barrière épithéliale
cutanée est franchie, laissant ainsi ouverte la porte à
tous types d'infection. Tous types puisque d'après les publications
retrouvées, l'hypothèse d'une infection par n'importe
quel microorganisme ne peut être rejetée. De plus, l'état
juridique actuel ne permet pas le contrôle sanitaire des pratiques
et des praticiens, laissant ainsi libre l'opportunité à
n'importe qui de se déclarer perceur.
La qualification comme éthique d'une telle pratique nécessite
le respect des principes fondamentaux que sont le principe d'autonomie
et de bienfaisance, l'application de ces principes imposant une révolution
complète du cadre juridique.
Si le fait de remplacer le perceur par un médecin apparaît
comme non-éthique, le corps médical n'ayant pas de place
spécifique tant l'ignorance de ce milieu est un handicap à
cet exercice, le rôle à jouer du médecin n'en est
pas moins majeur. Rôle revêtant plusieurs facettes. La première
est l'information et l'éducation du public comme des perceurs
en matière d'hygiène. Mettre en place un référentiel
clair pour la procédure de stérilisation, ainsi que recommander
différentes vaccinations préalables au piercing semble
également être un des devoirs du médecin. Enfin,
le dernier rôle qu'on pourrait envisager est une suggestion de
visite postopératoire au client, suggestion puisqu'une obligation
de médicalisation serait aller à l'encontre du code de
déontologie médical.
La question de la formation du perceur ainsi que les modalités
de son installation est à prendre en compte. On pourrait ainsi
envisager, après un recensement nécessaire, une vérification
des connaissances médicales du perceur, tant au niveau de l'anamnèse
qu'au niveau des soins prodigués pendant et après l'opération.
Cette vérification effectuée, l'installation d'un salon
de piercing serait alors autorisée, sous la condition du respect
des règles d'hygiène élémentaires. Cependant,
ces mesures si elles permettraient une meilleure régulation des
risques du piercing, ne sont pas exemptes de défauts. En effet,
si l'ouverture d'un salon était soumise à autorisation,
permettant ainsi un contrôle étatique, cela nécessiterait
le contrôle du suivi des procédures, donc l'existencedecontrôleurs.
Cela amène une double question : qui serait ces contrôleurs
et quelle formation auraient-ils reçus ? Et surtout, par quel
biais seraient-ils rémunérés ?L'exemple du mécontentement
des esthéticiens pratiquant le tatouage-maquillage permanent
contraints à payer eux-mêmes les contrôleurs d'hygiène
devrait nous remettre en esprit l'hérésie de cette rémunération.
Si une même application était faite au piercing, comment
serait-on en mesure de garantir l'objectivité du contrôle
alors que ce serait le perceur qui rémunérerait le contrôleur.
Devant l'urgence de la situation, il ne fait aucun doute que le ministère
de la santé va dans les mois à venir commencer à
prendre des dispositions en matière de piercing. Il reste à
souhaiter qu'aucune mesure restrictive à tort ne soit prise,
telle qu'une médicalisation abusive ou une interdiction de pratique
des perceurs, pour des raisons éthiques d'abord mais surtout
dans une optique de santé publique. Une trop grande restriction
aurait l'effet pervers de remettre le sort des adeptes entre les mains
de ces vecteurs infectieux que sont les perceurs amateurs armés
de leurs pistolets.