Le body-piercing, terme anglo-saxon ne
possédant aucun équivalent français signifie littéralement
perçage (piercing) corporel (body).
Piercing
- Perspectives psychosociales d'un phénomène de société
Résumé
La pratique de plus en plus populaire du piercing, avec laquelle un
grand nombre de différentes professions médicales se voient
confrontées dans une mesure de plus en plus large, est un phénomène
social qui suscite en général étonnement si ce
n'est rejet. Les préjugés sont grands et la méconnaissance
du contexte psychosocial et des motivations des piercés amène
à considérer cette pratique comme pathologique. Par cette
contribution, nous aimerions combler ce manque de connaissance et plaider
la compréhension pour les motivations souvent intenses qui peuvent
être liées au piercing.
Introduction
Les textes évoquant les aspects psychologiques et sociologiques
de modifications corporelles dans les sociétés occidentales
sont encore plus rares que les traités médicaux à
ce propos. Il semble exister une certaine réticence à
l'égard de ce sujet. Ainsi, la plus grande partie de la littérature
publiée jusqu'à il y a peu de temps était imprégnée
d'un fond discriminatoire, la présence de modifications corporelles
comme les tatouages ou le piercing étant associée à
des comportements psychopathologiques ou anti-sociaux1). Bien que des
études psychiatrico-légales récentes soient nettement
moins empreintes de préjugés, elles associent toujours
encore les pratiques culturellement sanctionnées du tatouage
et du piercing à une automutilation et les qualifient p.ex. de
destruction volontaire, non-suicidaire du propre tissu corporel2). Cela
semble aussi être la tendance dans des articles s'adressant aux
médecins d'autres spécialités et qui qualifient
le piercing p.ex. de "atteinte à l'intégrité
physique due à la mode"3) ou qui prétendent que le
piercing "estropie le corps"4). Malheureusement des employeurs
aussi semblent associer des connotations négatives aux individus
portant un piercing5). Dans la société actuelle, où
piercings et tatouages se trouvent dans toutes les couches sociales,
le recours à des interprétations discriminatoires et considérant
ces pratiques comme exclusivement pathologiques n'est plus permis.
Perception sociale du piercing
Le piercing est défini par "l'introduction d'un bijou dans
des ouvertures apportées à certaines parties du corps
: sourcils, pavillon de l'oreille, lèvres, langue, nez, nombril,
mamelons et parties génitales"6)7).Le piercing du lobe de
l'oreille - percement traditionnel aussi dans le monde occidental -
est exclu de cette définition et différencié des
pratiques n'ayant pas d’arrière-plan culturel dans les
sociétés occidentales. Muldoon propose néanmoins
de considérer tout piercing, qu'il soit au-dessus ou au-dessous
du cou, au même titre que ce qui était considéré
jadis "traditionnel", c'est-à-dire le percement du
lobe des oreilles8). Des piercings situés ailleurs qu'au visage
sont désignés aussi de "intimes" 9) ou "non-conventionnels"10).
Piercings de l'oreille et d'autres parties anatomiques ne sont généralement
pas considérés comme modification durable du corps, car
les trous, surtout lorsqu'ils sont petits, se referment après
que le bijou ait été enlevé pendant un temps suffisamment
long. Dans des articles concernant la réglementation du piercing,
les définitions sont plus larges et la question de la durabilité
est évaluée différemment. La législation
de l'état américain de Virginie, par exemple, définit
le piercing comme "un acte de pénétration de la peau,
dans le but de produire un trou, une marque, une cicatrice de nature
généralement durable"11).
La question de la définition recèle déjà
le potentiel conflictuel du piercing.
Piercing, appelé par les anglo-saxons de façon beaucoup
plus pertinente "body piercing", exclut les - rares - pratiques
traditionnelles de modification corporelle du monde occidental qui se
limitent, depuis l'idéalisation grecque du corps humain et la
représentation de la beauté en tant qu'essence platonique
standardisée, au percement du lobe de l'oreille. Ainsi le piercing
devient étranger, différent, inconnu et porte en soi déjà
toutes les bases du rejet et des préjugés de la société
d'une part, de la provocation personnelle d'autre part. Vu sous cet
angle, le piercing peut être comparé à d'autres
courants comme ils ont toujours existé, provoquant la société
et blessant les sentiments généralement acceptés
(dans les temps modernes p.ex. le rock 'n' roll, les Beatles, les longs
cheveux des hippies, les punks etc.). Le piercing va plus loin et est
plus extrême dans le sens qu'il blesse - dans le vrai sens du
terme - l'image traditionnelle que notre société se fait
du corps humain. Tout d'abord des parties du corps sont transpercées
- au contraire du tatouage qui ne fait que graver la peau.
Cela prend un aspect particulièrement provoquant lorsqu'il s'agit
de parties rendues tabou, tels les mamelons ou la région génitale.
Mais les piercings du visage aussi provoquent un rejet chez les personnes
n'arborant pas de piercing, par la suppression de l'homogénéité
du tissu, par la sensation inimaginable de voir des zones sensibles
du visage percées par des bijoux influençant et gênant
la mimique,. S'ajoute à cela la matière des bijoux utilisés
: du métal - donc une substance "d'acier", "lisse"
et "froide", poussée à travers le tissu doux,
sensible, "intouchable" de l'épiderme. L'association
de blessure, douleur et ensuite, s'agissant d'un acte volontaire, de
perversion et anomalie se conçoit facilement. Entre temps un
changement de cette perception semble se dessiner, du moins parmi les
groupes d'âge semblable. Ainsi Armstrong a constaté que
des collégiens non-tatoués perçoivent leurs camarades
présentant des modifications corporelles de façon neutre
voir positive12).
Motivations amenant au piercing et à modifier son corps
Le piercing représente une lésion visible, auto-appliquée
des standards de beauté et des limites corporelles communément
acceptés et devient de ce fait une provocation sociale1). Nous
trouvons là sans doute une des motivations au piercing, recherchée
surtout par les adolescents. Mis à part le fait de choquer, leurs
raisons impliquent la recherche d'une façon de s'exprimer personnalisée,
de faire preuve de courage et de suivre une mode. En arrière-plan,
il y a souvent la pression des pairs et le désir d'appartenance
à un groupe7). Il semble que, lorsque des adolescents souhaitent
une forme d'art corporel (tatouage, piercing ou branding*), ils ne se
soucient ni des règlements, ni des risques ou de coûts13).
Myers suggère que l'art corporel serve à un accroissement
de l'estime de soi10). Pour Perkins, le besoin de beaucoup d'adolescents
de modifier leur apparence extérieure et leur estime de soi par
des mesures extrêmes voir dangereuses, représente une tendance
régressive dans notre culture14).
Mais ce point de vue ne tient pas compte du fait qu'un grand nombre
de piercings sont pratiqués par des étudiants qui se trouvent
dans une sorte de stade de transition - plus vraiment enfants et pas
non plus tout à fait adultes. Ainsi Sarnecky propose l'idée
que, surtout pour les étudiants, l'art corporel est "un
moyen pour se créer leur propre rituel de passage, là
où nos sociétés n'ont rien prévu pour eux"
- et elle entend par là une préparation globale à
la vie d'adulte15). Cette vision est partagée par Myers qui souligne
que le piercing n'a rien à voir avec un "plaisir de la douleur"
pathologique, mais que la douleur qui accompagne le piercing n'est qu'un
effet secondaire - important - nécessaire à un rituel
de passage réussi. Ce rituel représente pour lui une des
motivations des plus importantes incitant à s'appliquer des modifications
corporelles, même dans les sociétés occidentales10).
Pour cette raison le rapport établi occasionnellement entre piercings
érotiques, sado-masochisme et fétichisme 16) n'est probablement
pas applicable à la situation actuelle et ne peut plus être
maintenu comme seule explication du phénomène. Une enquête
récente parmi 134 lecteurs d'un magazine d'art corporel a révélé
que moins de 1/5 se considèrent masochiste, sadique, fétichiste,
exhibitionniste ou narcissique. Un peu plus que la moitié par
contre se considéraient "aventureux"17)18). Dans cette
même étude, quelques femmes ont rapporté avoir eu,
après un piercing du clitoris, pour la première fois un
orgasme lors d'un rapport sexuel vaginal19).
Traditionnellement, le piercing génital a été mis
en relation longtemps exclusivement avec des hommes homosexuels; néanmoins
des hommes et des femmes se soumettent à un piercing génital
pour des raisons aussi bien esthétiques que sexuelles20). Dans
une étude récente effectuée par une clinique de
vénérologie, la présence d'un piercing ne corrélait
pas avec le statut socio-économique, le mode de prévention
utilisé, le nombre des partenaires sexuels ou la présence
d'infections génitales21). Cette étude soutenait par ailleurs
la thèse que les piercings sont effectués pour des raisons
de mode. En effet, au gré des changements des idéaux de
beauté et de nouveaux courants de la mode, le piercing peut être
compris comme une des nombreuses traditions que les hommes ont toujours
suivies, partout au monde, pour modifier leur corps à la recherche
d'une image de beauté culturellement sanctionnée1).
Il ne suffit pourtant pas de réduire le piercing au simple gag
d'une mode, car la mode implique par définition un état
changeant et modifiable. Il ressort clairement d'une étude-interview
réalisée par Sweetman avec des individus plus ou moins
fortement piercés et tatoués que la plupart des personnes
questionnées se sont tournées vers l'art corporel pour
créer quelque chose "de différent, d'individuel,
de durable" sur soi-même, tout en étant conscients
que le piercing ne pouvait pas être considéré aussi
définitif qu'un tatouage par exemple22). Cela contredit la thèse
de l'effet de mode - d'autant plus si l'on tient compte de la douleur
très vive provoquée par le piercing.
Il faut plutôt supposer que piercings et tatouages retirent leur
importance des deux - du processus et du résultat. Les résultats
de Sweetman sont corroborés par une étude faite au moyen
d'un questionnaire de l'auteur et qui a donné les mêmes
résultats à partir d'une cohorte nettement plus nombreuse
(N=104) 23). En plus cette étude a révélé
que la motivation principale au piercing portait sur la recherche de
l'individualité, voir de l'identité personnelle. Les personnes
questionnées se disent être devenues, par le piercing,
"entier", "nouveau", "content de soi"
- et ces sentiments seraient encore renforcés par chaque piercing
ultérieur. En accord avec cela, les mêmes personnes rapportent
avoir pratiqué leurs piercings dans des moments clé de
leur vie, pour commémorer un épisode particulier de leur
biographie personnelle, ou pour marquer la fin ou le fait d'avoir surmonté
une crise p.ex., mais aussi à l'occasion de moments positifs.
Pour les adolescents des moments typiques pour un piercing sont p.ex.
un examen scolaire réussi, l'atteinte de l'âge adulte etc.
Sarnecki a constaté une très forte corrélation
entre tatouage et piercing et des évènements dans la vie
du tatoué/piercé - surtout des évènements
traumatiques14). Une telle corrélation a aussi été
constatée dans de petites études basées sur des
interviews, 24)25) et a pu être confirmé dans la récente
enquête de l'auteur26). Il est intéressant de constater
que la commémoration par un tatouage ou un piercing d'un évènement
personnel traumatique surmonté, est en relation surtout avec
le piercing des organes génitaux féminins. Ici les piercings
représentent éventuellement une sorte de reconquête
d'organes psychologiquement détachés, l'expérience
traumatique ayant été trop douloureuse pour se sentir
encore liée à cette partie de son corps - p.ex. après
un abus sexuel26)27).
En revivant une douleur plutôt violente dans un setting contrôlé
(la séance de piercing), où l'ancienne victime s'identifie
psychologiquement avec l'agresseur, la réintégration des
organes détachés par le traumatisme devient possible.
Le piercing peut donc d'une part être considéré
comme une pratique visant la création d'un soi cohérent.
La semi-permanence du piercing s'accorde avec la construction d'une
histoire personnelle consistante 21), certains épisodes de la
vie étant marqués par le piercing et celui-ci pouvant
être enlevé lorsque l'épisode est surmonté
- et le piercing n’étant donc plus nécessaire. D'autre
part, le piercing peut aussi être considéré comme
un acte thérapeutique personnel - l'acte du piercing étant
suivi par un processus de guérison et, durant des semaines voir
des mois, de soins obligeant la personne de s'occuper pendant un temps
prolongé de son propre corps et de soi même. Cet aspect
du piercing est particulièrement significatif et devrait être
retenu comme indication importante lors d'une exploration anamnestique,
non seulement en psychothérapie ou médecine psycho-somatique,
mais aussi par les médecins de famille, les internistes ou les
pédiatres - ceci d'autant plus si l'on considère la fascination
maladive que le piercing semble avoir sur tant de personnes7)22)28).
Ainsi le souhait de toujours davantage de piercings représente
avec une très grande probabilité une recherche d'identité
avortée et peut être considéré comme symptôme
d'un conflit psychique.
Conclusion
Malgré le grand nombre de risques et de complications, le piercing
est pratiqué, dans les cultures occidentales, par toujours plus
de personnes. Les motivations pour le piercing sont hétérogènes
et vont de l'effet de mode dû à une pression de groupe
jusqu'à l'acte thérapeutique, visant à surmonter
des événements traumatiques. L'individu adresse, selon
la localisation de son piercing, par sa décoration corporelle
une déclaration extrovertie, publique et en même temps
introvertie, privée à la société qu'il/elle
considère comme "mainstream" (entendant par là
les individus non-piercés de cette société). Cela
est reçu de la part de la société de façon
ambivalente sinon négative. Malgré cela, en général,
ni les préjugés collectifs envers le piercing, ni les
complications occasionnellement graves ne semblent impressionner les
piercés au point de les faire renoncer à cette pratique.
Au contraire: cela semble même représenter plutôt
un attrait.
Le piercing doit donc être accepté, indépendamment
du jugement personnel, comme réalité sociale, ce qui peut
aussi être déduit de l'influence rapidement croissante
que cette pratique a sur la santé publique. Les personnes actives
dans le secteur de la santé devraient être au courant des
nouvelles recherches dans ce domaine pour pouvoir conseiller en connaissance
de cause et savoir gérer de façon compétente les
effets secondaires et les éventuelles complications. Pour prévenir
ces complications et minimiser les répercussions financières
déjà tangibles sur la santé publique, des deux
côtés (services de santé publique ainsi que les
personnes pratiquant le tatouage et le piercing) tous les efforts devraient
être entrepris pour créer des réglementations cohérentes
(formation, formation continue, contrôle des mesures d'hygiène).
De même, les professionnels du secteur de la santé devraient
s'occuper sans préjugés de personnes portant un piercing
et être conscients du message que celles-ci veulent peut-être
nous transmettre avec leur art corporel, beaucoup d'entre eux effectuant
ces modifications de leur corps dans la tentative d'atteindre une identité
et un soi cohérent.
Kustomtattoo tatouage paris