Hérodote
avait beau trouver quelques raisons de respecter les Scythes, ses
contemporains ne les prenaient pas moins pour des sauvages. Peu à
peu, les sociétés " civilisées " associent
tatouage et barbarisme. C'est bon pour les sauvages !
Du temps d'Ameut, prêtresse tatouée, Nubiens et Libyens
se pressent aux frontières de l'empire égyptien. Ils
ne connaissent pas l'écriture et conservent le tatouage comme
mode de communication. L'Égypte snobe alors le tatouage comme
elle snobe les barbares, et la coutume se marginalise jusqu'à
devenir une marque d'esclavage… ou de débauche : musiciennes,
danseuses et concubines étaient placées sous la protection
du dieu Bès, un nain difforme coiffé de plumes d'autruches.
Elles en portaient l'effigie tatouée sur le haut de la cuisse.Interdiction
divine
Les choses se corsent lorsque Dieu s'en mêle. La théocratie
juive ouvre les hostilités en bannissant les incisions cutanées.
Les missionnaires chrétiens prennent la relève. En Occident,
tout d'abord, puis dans les colonies où ils brandissent une
justification théologique à cette interdiction : l'homme,
créé à l'image de Dieu, lui ferait injure en
modifiant son apparence.
Le Coran ne comporte qu'un passage vague sur le sujet, mais pour ses
commentateurs, le tatouage est une marque satanique. Indélébile,
il invalide l'ablution obligatoire qui précède toute
prière.
L'orthodoxie religieuse n'influencera toutefois que les classes supérieures.
La tradition ne s'est d'ailleurs jamais perdue chez les Coptes d'Égypte
: l'incision d'une petite croix au poignet permet encore aujourd'hui
d'attester discrètement de son christianisme.
Mais la plupart du temps, lorsque le tatouage subsiste, son discours
se brouille et se rend disponible à toutes les interprétations.
Ainsi, d'anciens tatouages nubiens ou berbères deviennent tantôt
une croix chrétienne, tantôt un insigne de prostituée.
Sur la peau d'une musulmane, le lion nubien symbolisera le lion à
l'épée, tandis que sur une chrétienne, il incarnera
le lion de Saint-Marc.Pas assez distingué pour les Japonais
!
Aux alentours du VIIe siècle, les Japonais désavouent
le tatouage et l'utilisent en tant que châtiment : le tatoué
était banni et ne pouvait plus avoir de vie sociale. Le procédé
ne cesse cependant d'exister et connaît une renaissance spectaculaire
durant la période d'Edo (ancien nom de Tokyo, entre 1600 et
1868). Lorsque s'écroule le système féodal (Restauration
Meiji, 1868-1912), le Japon s'ouvre au monde et tente d'accéder
au rang des grandes nations. Le pouvoir établit alors certaines
règles dans le but de prouver le niveau de civilisation et
de sophistication du pays. Évidemment, en 1872, le tatouage
se voit une nouvelle fois interdit, même pour les populations
indigènes, telles que les Ainu et les Ryukyu, pour lesquelles
il constituait un rite ancestral.La mauvaise réputation
Dans son " Code Noir " (1685), l'État français
fait marquer les fugitifs d'une fleur de lys pour qu'ils soient désormais
" chose de l'État lui-même ". Milady de Winter,
la fourbe dame des Trois Mousquetaires, arborait sur l'épaule
la fleur de l'infamie.
Avec l'utilisation du marquage au fer rouge par les esclavagistes
et la numérotation cutanée des déportés
de la Seconde Guerre mondiale, il devient encore plus difficile de
dissocier le tatouage de son aura de morbidité et d'endurcissement.
Le marquage au fer rouge est surtout observé dans les casernes
et les prisons.
En bien des cas, le tatouage inscrit sur la peau la volonté
de rompre " une fois pour toutes " avec la société.
On pense aux trois points entre le pouce et l'index (" mort au
vache ") ou aux quatre points en carré au poignet ("
une personne entre quatre murs ").Tandis que la " civilisation
" avance et que la jeunesse se tourne vers le mode de vie occidental,
ne restent guère que les anciens pour porter gravé dans
la peau ce témoignage d'un monde révolu. Voici quelques
vestiges de cette symbolique en voie de disparition, cueillis aux
quatre coins du monde.
Un point sur le visage pour chaque baleine abattue
Originaires d'Asie, les Inuits peuplent aujourd'hui les régions
arctiques de l'Amérique et du Groenland. Face à la nature
indomptable de ces régions inhospitalières, ils développèrent
une religion animiste complexe.
Les femmes se tatouaient pour faire perdurer les traditions de fertilité,
tandis que les hommes, chasseurs et pêcheurs, méritaient
leur tatouage en fonction du nombre de prises. Chaque baleine abattue
leur valait un point sur le visage : plus un homme arborait de points,
plus il avait contribué à la survie du groupe et donc
gagné en prestige.
De nos jours, cette tradition a presque disparu. Parmi la population
inuit Yupiget de l'île Saint Lawrence (mer de Béring),
il ne reste plus qu'une dizaine de tatoués, tous âgés
de plus de 80 ans.Le tatau, c'est tapu !
Aux îles Marquises, le tuhuna (tatoueur) était un artisan
respecté. Il devait passer par un long apprentissage avant
d'exercer sa fonction. Le tatouage définissait le statut social
d'un individu et prouvait sa résistance à la douleur.
De ce fait, les tatouages les plus conséquents s'admiraient
sur le corps des chefs et des guerriers.
Le tatau était entouré d'un certain nombre de tabous
(tapu), qui compliquaient un peu les choses : les femmes étaient
obligées de se tatouer les mains dès l'âge de
12 ans, sans quoi il leur était interdit de préparer
le popoi (pâte à base de fruits fermentés). Un
homme tatoué ne pouvait pas manger avec une femme. Et un homme
au tatouage complet ne partageait pas son repas avec un homme au tatouage
partiel.
Interdit par l'Église, la dernière génération
de tatoués s'éteignit dans les années 1930. Depuis
les années quatre-vingt, le tatouage marquisien connaît
une nette renaissance. Mais trois siècles de tabous chrétiens
auront eu la peau des tapus océaniens.Une affaire de femmes
En Inde, les Rabaris de la province de Kutch font partie des peuples
les plus tatoués d'Asie. Traditionnellement, le tatouage est
une affaire de femmes. Munies d'une longue aiguille et à l'aide
de motifs compliqués, les femmes rabaris se protègent
contre le mauvais œil et racontent leur vie : celle de chameliers
nomades du désert Gudjarati. Les mères tatouent parfois
leurs filles dès l'âge de trois ans, car une femme sans
tatou ne saurait attirer un mari. Il y a une trentaine d'années,
la machine à tatouer a remplacé les aiguilles. Des tatoueurs
ambulants ont repris le rôle qui autrefois incombait aux femmes.
Mais leur méconnaissance de la symbolique rabaris entraîne
une dégradation de la tradition, qui disparaît peu à
peu au nom du progrès et de la modernité. Plus de culotte
!
Le tatouage thaï* peut occuper toute la surface du corps, mais
se sépare en deux parties au niveau de la taille : celle du
haut, vouée à la sphère individuelle, et celle
du bas, vouée à la sphère publique. Cette dernière,
étalée entre les genoux et le nombril, fut surnommée
" tatouage culotte " par les premiers observateurs étrangers.
Composé de plusieurs exemplaires d'un même motif animalier,
le " tatouage culotte " était une obligation sociale
pour les hommes thaïs jusqu'au milieu du siècle dernier.
Il signifiait avant tout le passage à l'âge adulte, mais
indiquait aussi l'origine territoriale et pouvait avoir des fonctions
protectrices.
Si le tatouage de la partie supérieure du corps est encore
courant, le " tatouage culotte " n'est plus réalisé
aujourd'hui car la pratique est considérée comme une
marque du passé. Dans les communautés Lü du Nord
Laos et celles de la région de Chiang Krong (Thaïlande),
seuls les hommes de plus de cinquante ans arborent encore la fameuse
culotte.
*" Thaï " désigne un ensemble de peuples, disséminés
entre la Chine, la Birmanie, le Laos et la Thaïlande et unis
par la pratique d'une même langue. " Thaïlandais "
désigne la population de Thaïlande, toutes ethnies confondues.Honni
et frappé d'interdit - au même titre que bon nombre de
coutumes immémoriales -, le tatouage incarnera pour certains
peuples la lutte contre l'extinction de leur identité culturelle.
Pour d'autres, il devient un signe d'appartenance à un courant
d'idées contestataires, l'emblème d'une fratrie de sang
et d'encre contre les oppresseurs de ce monde.Kawthoolei, le pays
des Karens
Marco Polo, dans ses récits, raconte que les hommes du Myanmar
(le " pays merveilleux ", rebaptisé Birmanie par
les colons) se tatouent sur tout le corps. Le tatouage accompagne
les périodes difficiles de la vie : puberté, maternité,
maladie ou deuil. C'est justement en cette ère bien difficile
pour le peuple Karen (8 % de la population birmane) qu'un tatouage
particulier s'est érigé en symbole de lutte désespérée.
Kawthoolei est le nom que donnent les Karens à un État
qu'ils rêvent à nouveau indépendant au sud-est
de la Birmanie. Trahis par les Britanniques qui leur promettaient
l'indépendance, et auprès desquels ils s'étaient
engagés lors de la Seconde Guerre mondiale, les Karens subissent
désormais une persécution acharnée, ponctuée
de fréquents massacres, de la part des autorités birmanes.
Au pays merveilleux, l'avenir des Karens paraît bien sombre.
Après des années de guérillas, les recrues de
plus en plus jeunes transforment cette lutte armée en guerre
d'enfants. Ne leur reste plus, dans leur déroute, que l'espoir
de voir un jour Aung San Suu Kyi accéder au pouvoir - et un
tatouage talisman né de l'oppression : une divinité
gravée en travers du cœur pour se protéger des
balles.Suikoden ou la lutte des classes
Au Japon, pendant la période d'Edo (1600-1868), la popularité
du tatouage s'étend à la suite de la traduction du best-seller
chinois Suikoden. Le roman conte les aventures de 108 hors-la-loi
largement tatoués qui défièrent les dirigeants
chinois corrompus entre 1117 et 1121. Il devient un symbole de la
résistance au régime Tokugawa. La version japonaise
de Suikoden fut illustrée par une grande variété
d'artistes. Les tatoueurs
se servirent de ces illustrations pour graver la révolte dans
la peau des opprimés.
La population, lasse des interdits suffocants auxquels elle est soumise
par le pouvoir en place, se révolte contre la classe privilégiée.
Les gens simples n'avaient pas le droit de porter des habits trop
chatoyants ! Qu'à cela ne tienne : ils se couvrirent le corps
de somptueux tattoos. Le gouvernement de Tokugawa tenta bien d'endiguer
le spectaculaire engouement que manifestèrent ses sujets à
l'égard du tatouage, mais rien n'y fit.Agzdur : la souffrance
indélébile
À l'intérieur d'un espace africain compris entre l'océan
Atlantique, la Méditerranée et le tropique du Cancer,
vivent les Imazighen, " les hommes libres " - plus connus
sous le nom des Berbères. Agriculteurs et pasteurs nomades,
unis par l'utilisation d'une même langue, le peuple berbère
n'a pas toujours été si libre que ça.
Le tatouage avait autrefois des fonctions esthétiques, il identifiait
l'origine tribale des femmes ou conjurait le mauvais sort. Sous le
joug de l'envahisseur français, il devint subitement le symbole
de la souffrance et de la résistance du peuple opprimé.
Agzdur, dans le dictionnaire des parlers du Maroc central de Taïfi
Miloud, signifie : " fait de se lacérer les joues en se
lamentant, signe de deuil chez les femmes ".
La femme berbère se tatouait le menton d'une oreille à
l'autre, restituant ainsi sur son propre visage la barbe de l'époux
disparu. Celle qui assistait à l'emprisonnement de son homme,
traçait sur ses poignets l'image des menottes qui humiliaient
son conjoint. Réduites à servir de porteuses ou de cuisinières
auprès des bataillons français, les femmes se gravaient
des chaînes aux chevilles, extériorisant ainsi leur refus
de se soumettre.Dès le XVIIIe siècle, les marins au
long cours, les soldats des corps expéditionnaires, les voyageurs
- bref, tous ceux qui entraient en contact avec des sociétés
primitives - s'approprient le tatouage et portent ce stigmate de l'exclusion
comme un défi, ou pour intégrer des communautés
étrangères. À l'heure où le voyage se
démocratise et où les codes sociaux explosent, nombreux
sont ceux qui adoptent le tatouage pour attester de leur besoin de
communiquer, de leur idéalisme et de leur ouverture d'esprit.
Non moins dans le but d'entrer, une fois pour toutes, dans la grande
famille internationale des tatoués.Baptême de sang et
d'encre
Du XVIe au XVIIIe siècle, la pratique quasi-généralisée
du tatouage chez les nations amérindiennes fascine fortement
les Français. Pour les Amérindiens, il était
esthétique sur le corps d'une femme, signe de bravoure sur
le corps d'un homme et permettait d'établir un statut social.
Au XVIIIe siècle, en Louisiane, un officier de l'armée
française du nom de Jean-Bernard Bossu fut adopté par
la nation Akanças à la suite d'un acte de bravoure :
on lui tatoue un chevreuil sur la cuisse. À la même époque,
de nombreux Canadiens portent sur le corps " la figure de quelque
plante ou animal ", car le tatouage facilitait les rapports,
notamment commerciaux, avec les Amérindiens. L'Européen
se faisait donc tatouer pour intégrer le corps social autochtone.
L'Amérindien, quant à lui, se soumettait au baptême
pour entrer dans la communauté des Chrétiens.
La
culture dans la peau
Au début du XIXe siècle aux îles Marquises, l'Église
interdit les décors corporels et éradique tout ce qui
représente la culture marquisienne. La dernière génération
de tatoués s'éteindra dans les années 1930. On
avait cru les îles totalement acculturées et les motifs
du tatouage traditionnel perdus à jamais… À tort
! Dans les années soixante-dix, sous l'impulsion d'un religieux
catholique, les habitants se lancent à la recherche de leurs
racines.
Mais où retrouver les dessins non consignés par cette
société de tradition orale ? En Occident ! Des savants
et des collectionneurs les ont rapportés et parfois publiés.
C'est là que les Marquisiens viennent les rechercher depuis
les années 1980.
Aristo
tattoo
En 1872, l'empereur Matsuhito interdit le tatouage de peur de heurter
la sensibilité des autres nations. Ironiquement, ce furent
les étrangers, et non des moindres, qui montrèrent le
plus d'intérêt pour le tatouage japonais. Dix ans plus
tard, lors d'une visite au Japon, le roi George V d'Angleterre se
faisait tatouer un grand dragon sur le bras.
Il faut dire que le tatouage était en quelque sorte héréditaire
dans la famille royale. Le père du roi en question affichait
lui-même, à la manière des Croisés, le
tatouage d'une croix de Jérusalem, souvenir d'un voyage en
Terre Sainte.
Peut-être une soupape d'exotisme ou d'excentricité pour
de jeunes privilégiés portant sur leurs épaules
des destins autrement codifiés. Pour Bernadotte en tout cas,
son " mort au roi " tatoué, parmi d'autres symboles
jacobins, ne l'aura pas empêché de devenir Charles XIV
de Suède.Ça tatoue sec sur toute la planète !
Les tatoueurs font parfois le tour du monde pour perfectionner leur
art et s'instruire de celui des autres cultures. De convention en
convention, ils exhibent leurs techniques traditionnelles cueillies
aux quatre coins du monde. Chacun développant son propre style,
sa propre empreinte. Il n'est pas rare que ces événements
abritent d'autres démonstrations culturelles, telles que des
danses traditionnelles ou des exposés sur les origines du tatouage.
Il existe une distinction fondamentale entre le tatouage tribal et
le tatouage contemporain. Avec l'avènement d'une société
qui prône le choix personnel, le tatouage n'a plus besoin de
représenter qui l'on est, mais qui l'on voudrait être.
En ce sens, il est devenu porteur d'un certain idéalisme. Le
tatouage n'exclut plus : être tatoué ne permet aujourd'hui
rien d'autre que de se différencier de celui qui ne l'est pas,
et d'entrer dans le clan mondial des tatoués. Des îles
Samoa à New York, en passant par Paris ou Goa, le tatouage,
comme l'art, s'est désormais transmuté en langage interculturel.
Un
peu de technique
La pratique du tatouage a bien changé, même si elle consiste
toujours essentiellement à introduire des pigments colorés
sous l'épiderme. Pour perforer la peau, les tatoueurs se servaient
autrefois de fragments d'os, de coquillages, d'ivoire ou de dents.
Jusqu'au jour où O'Reilly inventa la machine à tatouer
(1891). Faute de pouvoir se procurer la machine, certains se sont
servis de rasoirs électriques, ou même de moteurs à
oxygène pour aquariums, munis d'aiguilles.
Les pigments utilisés jadis provenaient du charbon, de substances
organiques ou végétales mélangées à
de l'alcool, de l'eau, du sang ou des sucs végétaux.
Les précautions hygiéniques surtout ont profondément
altéré la manière de tatouer. Pour se prémunir
contre le sida et l'hépatite B, rien ne vaut un outillage dûment
stérilisé et une bonne paire de gants. Ces derniers
temps, un débat sévit en Europe concernant les encres
que l'on emploie aujourd'hui pour le tatouage : certaines ne seraient
pas stériles, d'autres pourraient causer des allergies. Raison
de plus de bien " faire gaffe à sa peau ".