L'histoire du tatouage (tatoo) est très
difficile à retracer, car même s'il s'agit d'une pratique
ancestrale, on ne peut pas encore la situer avec exactitude dans le
temps.
LE
TATOUAGE JAPONAIS
La
technique du tatouage traditionnel japonais porte plusieurs noms, irezumi
ou horimono. Horimono désigne l'ensemble des tatouages. Cependant,
irezumi est le terme utilisé en général pour désigner
le tatouage traditionnel couvrant de larges parties du corps, et pouvant
aller jusqu'au « tatouage intégral » typiquement
japonais, qui habille le corps comme une seconde peau. De tels motifs
représentent de véritables oeuvres d'art au coût
élevé. Il existe ainsi des maîtres et des disciples,
formant des « écoles » artistiques au même
titre que pour d'autres formes d'art.
Le tatouage japonais renvoie dans l'inconscient collectif au monde des
yakuza, la mafia japonaise. Pourtant le tatouage au Japon a une histoire
bien plus ancienne. La symbolique accordée au tatouage a fortement
évolué au cours des siècles.
Dans une première partie nous verrons un rapide historique de
cette pratique au Japon, puis nous examinerons la technique et la symbolique
qui s'y rattache.
1
- HISTORIQUE DU TATOUAGE JAPONAIS
Le tatouage japonais est le fruit d'une longue évolution dans
le temps.
Les recherches historiques semblent montrer que les Aïnous, population
pionnière du Japon, portaient déjà des tatouages
faciaux dès l'ère Jomon (-10000 à -300 av. JC),
comme symbole d'appartenance à un clan ou un métier particulier.
Les femmes avaient également des tatouages, à valeur rituelle
: une fois mariées, un tatouage en forme de « moustache
» indiquait leur statut d'épouses. D'autre part, dans les
îles Ryûkyû, combinant influences taiwanaise et japonaise,
des tatouages rituels se faisaient sur les mains.
Aux IIIème et IVème siècles, certaines chroniques
chinoises évoquent des pêcheurs japonais au corps entièrement
tatoué, pratique apparemment sans connotation religieuse ou rituelle.
Du point de vue de la culture lettrée chinoise, le tatouage était
une pratique jugée barbare et infâmante; or la culture
chinoise allait progressivement devenir l'influence majeure pour les
élites aristocratiques japonaises.
Au VIIIème siècle, les premiers ouvrages imprimés
japonais apparaissent. Le Kojiki, écrit en 712, mentionne deux
catégories de tatouages, l'un noble, réservé aux
personnes illustres, et l'autre au contraire dégradant, réservé
aux criminels.
L'arrivée du bouddhisme et des doctrines confucéennes
au Japon (VIème siècle) coïncide avec un changement
radical de perception du tatouage. Venu de Chine par la Corée,
le bouddhisme amenait avec lui une forte part d'influence culturelle
chinoise et le tatouage prit une connotation négative. Ainsi,
le tatouage s'est mis à désigner des groupes sociaux en
marge; ainsi, par exemple ceux à qui l'on avait apposé
le tatouage comme peine judiciaire. Les résidentes des quartiers
de plaisir, également, comptaient parmi ces groupes sociaux.
Les yujo (prostituées) et les geisha de rang inférieur
devinrent adeptes de cette pratique nommée irebokuro à
l'ère Edo, alors que les geisha et courtisanes de haut rang la
dédaignaient.
Lors des guerres civiles du Sengoku Jidai (le XVIème siècle
japonais), certains samouraïs se faisaient tatouer le symbole de
leur clan sur le bras ou le corps. Lors des batailles, cette méthode
permettait d'identifier à coup sûr les cadavres à
une époque où les armures étaient volées
et où l'on avait l'habitude de couper les têtes des ennemis...
Enfin, certaines catégories professionnelles utilisaient le tatouage
comme une marque de leur corporation. Les pompiers d'Edo, par exemple,
affectionnaient les tatouages, particulièrement les dragons,
créatures aquatiques donc susceptibles de les protéger
dans leur travail dangereux.
Comme on l'a vu plus haut dans le Kojiki, les autorités ont progressivement
utilisé le marqueur visuel qu'était le tatouage comme
une punition pour les criminels : l'apposition du tatouage était
une marque d'infâmie stigmatisant officiellement et définitivement
les coupables. Mis au ban de la société, ceux-ci avaient
tendance à se regrouper, point de base de la création
des groupes yakuza. Le tatouage pénal consistait souvent en anneaux
noirs autour du bras ou en kanji sur le front, répertoriant les
délits commis. La peine officielle du tatouage fut instituée
en 1720 pour remplacer les peines d'amputation, et la pratique restera
jusqu'à l'interdiction totale du tatouage par le gouvernement
Meiji en 1870. Cette interdiction entrait dans la politique de rénovation
Meiji dans la mesure où le tatouage était perçu
comme une pratique de la société féodale, peu compatible
avec l'ouverture aux idées occidentales.
Cependant, la mesure ne touchait que les Japonais eux-mêmes; l'arrivée
des Occidentaux permit aux maîtres tatoueurs d'exporter leur art
par l'intermédiaire des marins séjournant au Japon, même
si cette diffusion était limitée. Certains auteurs évoquent
même des maîtres de l'époque (ainsi, Horichyo) tatouant
des aristocrates occidentaux et des chefs d'Etat. Il faudra attendre
1948 pour que l'interdiction soit levée nationalement, mais la
réprobation du tatouage persistait dans les mentalités.
Au Japon même, la diffusion de la technique traditionnelle à
un plus large public a été (et est toujours) particulièrement
difficile du fait du tabou qui est associé. En même temps,
les tatouages occidentaux sont désormais aussi connus dans l'archipel.
Cependant, grâce à l'initiative de quelques pionniers,
dont le maître Horiuno au tournant du XXème siècle,
un des grands noms de l'irezumi moderne, un grand nombre d'apprentis
tatoueurs a pu être formé. Aujourd'hui, des conventions
de tatouages ont lieu à Tôkyô et quelques tatoueurs
de la nouvelle génération commencent à proposer
à nouveau des motifs traditionnels.
2.TECHNIQUE
ET SYMBOLIQUE DU TATOUAGE
Le tatouage japonais, contrairement à son homologue occidental,
est entièrement fait à la main. On utilise toujours de
fines aiguilles, de l'encre de charbon et des pigments de couleur. L'outil
du tatoueur est une sorte de manche en pointe, en général
en métal mais autrefois en bambou, au bout duquel sont insérées
ces aiguilles. Le nombre d'aiguilles utilisé dépend de
la taille du tatouage. Quand aux couleurs, les pigments sont souvent
importés. Le tatoueur doit connaître exactement le rendu
de chaque pigment. Certaines oeuvres demandent plusieurs années
de travail et représentent une fortune sur le plan financier.
En outre, la méthode traditionnelle est réputée
pour être très douloureuse. Tout ceci implique une forte
détermination et une dépense en temps et en argent du
« client » potentiel !
Cependant, de nos jours, seul un nombre réduit de tatoueurs pratiquent
cet art appelé tebori (tatouage à la main) qui nécessite
des techniques et connaissances spéciales. Maître Horiyoshi
III, une figure emblématique de l'irezumi actuel, est l'un de
ceux qui ont modernisé cet art. Si le tatouage en lui-même
reste fait à la main, il a introduit l'usage du dermographe électrique
pour le tracé des grandes lignes, ainsi que l'emploi de techniques
d'ombrage occidentales. Il est également propriétaire
du Tatoo Museum de Yokohama, une vitrine permettant de diffuser cet
art si particulier. Le domaine ayant le plus progressé est celui
des méthodes de stérilisation et d'hygiène, qui
sont maintenant comparables à celles utilisées en hôpital.
Les premiers tatouages décoratifs étaient exécutés
sur le dos uniquement. Puis progressivement, les motifs ont commencé
à recouvrir les bras, épaules, etc. et finalement le corps
tout entier, aboutissant au « tatouage intégral ».
Les motifs du tatouage japonais sont influencés par les arts
traditionnels, les histoires populaires, la religion. Historiquement
c'est devenu un art à part entière pour les couches inférieures
de la société. On estime que le tatouage décoratif,
c'est-à-dire non pénal et non rituel, apparaît à
l'ère Horeki (1751-1764), soit une période relativement
récente.
Un exemple d'influence de la littérature populaire sur le tatouage
est le thème du « bandit d'honneur » tiré
du livre Suikoden. Il s'agit de la version japonaise (du XVIIIème
siècle) du roman chinois classique Shui Hu Zhuan racontant les
aventures d'une bande de brigands chinois redresseurs de torts. Ces
héros étaient très populaires au Japon et certains
portaient eux-mêmes des tatouages.
Les motifs animaliers sont aussi très présents, comme
les dragons, les tigres ou les carpes, chacun étant associé
à une qualité particulière.
Une autre influence majeure est celle du monde de l'ukiyo-e, l'estampe
japonaise, qui a renouvelé le tatouage japonais. Le style graphique
de certains artistes d'estampes, l'emploi et le choix des couleurs,
a constitué un modèle direct pour les tatouages. Il est
intéressant de noter que dans les deux techniques (estampe et
tatouage), on a affaire à un art d'essence populaire qui n'était
pas réservé à l'aristocratie.
En ce qui concerne les groupes yakuza, l'irezumi est traditionnellement
un signe de reconnaissance. Les deux auteurs Kaplan et Dubro, spécialistes
du monde yakuza, estiment qu'environ 73% des yakuza actuels sont tatoués.
Se faire tatouer constitue un test d'endurance et de courage étant
donné la méthode particulièrement douloureuse.
En outre, c'est le symbole que l'on quitte la société
civile pour entrer dans une société parallèle,
celle du crime. Le tatouage yakuza est très codifié. Cependant,
le nombre de gangsters japonais tatoués décroît,
car les nouvelles générations préfèrent
un simple tatouage similaire au type occidental, plus rapide, moins
douloureux et surtout bien moins cher. Parfois même, il n'y a
plus de tatouage. En outre, depuis les années 90, certains yakuza
cherchent à enlever leurs tatouages par opération pour
retourner dans la société. La mauvaise réputation
qui entoure l'irezumi fait que certains lieux publics (bains publics,
etc.) restent interdits aux personnes tatouées.
Le tatouage concerne aussi le milieu de la prostitution actuel. Il est
indéniable que le tatouage peut-être associé à
une idée de sensualité. Certaines prostituées se
font tatouer pour augmenter leur attrait envers les clients et par effet
de mode, ce qui rejoint finalement les traditions évoquées
à l'époque Edo.
Enfin, il existe maintenant un petit nombre de gens intéressés
par le tatouage japonais pour ce qu'il est, en dehors de toute connotation,
comme en Occident, ce qui montre que cette pratique a su se diffuser,
même de façon limitée, et qui est de bon augure
en tant que premier pas vers une reconnaissance publique de cet art.